Le discours de Fabien Mandon, Chef d’État-Major des Armées, au Congrès des Maires : faute, maladresse ou disruption performative ?
Le Congrès des maires, qui s’est tenu du 18 au 20 novembre, est traditionnellement un théâtre de discussions techniques, où chaque thématique s’articule dans une mécanique presque ritualisée. Or, dès l’ouverture, un événement discursif a rompu ce cérémonial bien rodé. Une phrase, sept mots, un séisme immédiat : « Il faut accepter de perdre nos enfants. »
Prononcée par le général Fabien Mandon, nouveau Chef d’État-Major des Armées, cette déclaration est devenue instantanément un point de clivage politique.
La première réaction vient de l’extrême- gauche, Jean-Luc Mélenchon condamne sans nuance cette formule puis ses partisans répètent en boucle qu’un chef d’Etat-Major ne devrait pas dire cela. A gauche, Fabien Roussel dénonce une « rhétorique dangereuse », Ségolène Royal un discours « inutilement dramatique ». À l’extrême-droite droite, les interrogations se font moins morales que politiques : « Qui lui a demandé de dire cela ? » s’interroge Sébastien Chenu, sous-entendant un signal envoyé depuis le sommet de l’État. À l’inverse, d’autres élus louent la franchise du propos. Pour certains, Mandon « nous sort la tête du sable ». La phrase, jugée violente par les uns, devient pour d’autres un antidote à ce qu’ils perçoivent comme un aveuglement collectif vis-à-vis des menaces stratégiques.
Face à l’embrasement, le colonel Guillaume Vernet, porte-parole de l’Etat-Major, intervient pour « réencoder » la formule : « Les armées sont les enfants de la Nation. » Autrement dit : il ne s’agissait pas de l’ensemble des enfants des Français, mais des soldats, ce que confirme la lecture attentive du paragraphe incriminé. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, recadre à son tour en cherchant à clore le débat : pour elle, le général a mentionné les jeunes soldats, tombés en opérations extérieures et eux seuls.
Mais trop tard : le sens premier a déjà imprimé les esprits.
Le « choc Mandon » s’inscrit de fait dans la lignée de ces déclarations qui marquent un tournant discursif, à l’image du « Nous sommes en guerre » d’Emmanuel Macron lors de la crise du Covid-19. Ce n’est plus une simple information : c’est une bascule narrative. Le général Mandon ne cherche pas seulement à lancer une alerte : il veut reconfigurer en profondeur le cadre mental dans lequel élus et citoyens perçoivent la période actuelle et rappeler que la défense nationale n’est pas un secteur technique mais un enjeu existentiel.
Le cadre choisi, le congrès des maires, s’il a été également critiqué, n’est pas anodin. Le message implicite est clair : la résilience nationale ne se décrète pas depuis Paris, elle se construit dans les territoires et le niveau communal est un maillon essentiel de la défense globale.
Toute stratégie de communication à haute intensité comporte un danger : celui d’ouvrir un espace interprétatif incontrôlable. En utilisant des mots chargés d’une telle valeur symbolique, “enfants, perte, sacrifice”, le général Mandon libère une infinité de lectures possibles.
Aussi, malgré des tentatives de reprise en main du discours, plus ou moins abouties, quelque chose dépasse le tumulte immédiat : l’intervention de Fabien Mandon opère un déplacement profond et durable dans l’imaginaire collectif. Le Chef d’État-Major des Armées ouvre une brèche qui réclame des décisions budgétaires, logistiques mais aussi sociétales, posant une idée simple et pourtant explosive : préparer le pays exige une transformation de fond. Dans un moment où les responsables politiques peinent à se faire entendre, Fabien Mandon bouscule les habitudes d’un pouvoir civil qui aime monopoliser le récit national et replace, frontalement, la défense au cœur de ce récit. Sa prise de parole déplace les lignes. Et, ce faisant, il nous conduit à réexaminer l’objectif même de la communication publique : veut-on vraiment apaiser en permanence les Français par les mots, en aseptisant tout discours ? Ou accepte-t-on de dire l’essentiel, clairement, fermement, lucidement, quitte à déplaire, parce que le monde, lui, ne demande plus la permission pour changer ?
Eric Giuily, Président de CLAI
Marguerite Pasquier, Directrice Conseil
Alexane Lirzin, Consultante confirmée
